« Dire que l’énergie renouvelable n’est pas fiable est une aberration »

Yan Hookoomsing Collectif Énergies Renouvelables

« Dire que l’énergie renouvelable n’est pas fiable est une aberration »

Membre du Collectif Énergies Renouvelables, Yan Hookoomsing évoque, pour Think Tank, la conscience écologique des Mauriciens, en pointant du doigt un manque de volonté politique pour aboutir à une réelle stratégie de développement durable pour le pays

Yan Hookoomsing, peut-on dire que les Mauriciens ont une réelle conscience de ce qu’est l’écologie ?

Je dirais que notre conscience écologique en est encore à un stade embryonnaire. Certains croient qu’ils participent au développement durable en installant des bandes de gazon sur le bord de l’autoroute, mais ces mêmes personnes passent leur vie à bord de leur voiture. Regardez aussi autour de vous. On voit encore de nombreuses personnes qui jettent leurs ordures n’importe où, sans aucun respect pour la nature et pour son prochain. C’est une scène hélas trop courante dans le pays : vous voyez quelqu’un dans l’autobus qui grignote des pistaches et qui jette les coques par la fenêtre.

L’écologie, c’est comprendre que l’on fait partie d’un ensemble et que si on ne comprend pas comment cet ensemble fonctionne, c’est nous qui sommes pénalisés. La planète, elle, je vous rassure, survivra. J’ai réalisé récemment que c’est une connerie de dire « sauvons notre planète » alors que c’est l’humanité qui doit être sauvée. La planète peut prendre soin d’elle. Si l’humain persiste dans la voie qu’il a empruntée, nous finirons  commes les dinosaures. A l’époque, c’était les vrais rois de la terre. Que reste-t-il des dinosaures de nos jours ?

 

Mais qu’en est-il de la jeune génération ?

Je crois que la question de l’âge ne se pose pas. L’absence de conscience écologique concerne autant les jeunes que les plus âgés.  Il y va aussi de votre amour pour le pays. Peu importe l’âge que l’on a, si l’on aime vraiment son pays, on va le respecter.

 

La sensibilisation est-elle suffisante pour faire émerger cette conscience écologique ?

Je pense tout d’abord qu’il faut passer par l’éducation. Dans les écoles, il y a déjà des clubs ‘Maurice Ile Durable’. Je sais aussi que les collèges catholiques réfléchissent à l’introduction d’un programme d’éducation pour le développement durable, et dans les écoles primaires, le gouvernement est en train de revoir le cursus pour permettre à des ONG d’offrir des cours sur tout ce qui est durabilité.

Mais ce qui fait défaut, c’est la sensibilisation de masse. Prenons par exemple cette entité appelée Mauritius Broadcasting Corporation, dont la mission est d’être un service public. Si elle jouait son rôle comme il se doit, elle aurait dû promouvoir l’écologie, pas seulement avec Eco TV, mais en soutenant des campagnes pour dire aux gens que nous n’avons qu’une île et que si on reste avec nos mauvaises habitudes, le pays se transformera en dépotoir.

 

Mais ne soyons pas totalement négatifs. Il y a d’intéressantes initiatives quand même…

Je vous l’accorde. Je pense, entre autres, à l’association ‘Ecological Living in Action’ qui, avec le Bureau de l’Education Catholique, va mettre en place un programme scolaire dans les écoles gérées par le BEC. ‘Ecological Living in Action’ travaille aussi avec le Mauritius Institute of Directors pour mettre en place un programme de formation sur la thématique de ‘corporate sustainability’. Le MIoD et Ecological Living in Action travaillent d’ailleurs ensemble pour la mise sur pied d’une branche mauricienne du World Business Council for Sustainable Development et je crois que ce projet va bientôt aboutir.

 

Vous avez fait partie de la National Energy Commission (NEC). Une telle institution a-t-elle sa raison d’être, arrive-t-elle vraiment à éveiller les consciences ?

Écoutez, nous avons dû, nous, représentants de la société civile, nous battre pour que le rapport de la NEC soit mis à la disposition du public. Alors que sa création est venue d’une volonté de la société civile. Il y a eu la grève de la faim de 13 jours de Jeff Lingaya. Et la plateforme de soutien autour de Jeff Lingaya a fait des recommandations en quatre points, l’un étant justement la création d’une telle institution.

On a fait des analyses poussées de la situation énergétique actuelle jusqu’en 2016 sur la question fondamentale d’un éventuel black-out et pour comprendre ce qu’il faut faire jusqu’à 2025, date à laquelle la NEC préconise 35 % de la production d’électricité à partir de sources renouvelables. A l’unanimité, exception faite du Central Electricity Board, on a vu que l’avenir dans le secteur énergétique, ne serait-ce qu’économiquement parlant, c’est de se diriger vers l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables.

 

Mais que s’est-il passé ?

Le gouvernement a rangé le rapport au fond d’un tiroir. Le Premier ministre vient de rendre public un ‘Consultation Paper’ sur la réforme électorale. S’il se passe la même chose qu’avec le rapport de la NEC, ce n’est pas la peine d’aller de l’avant avec.

 

Pour en revenir à la conscience citoyenne, l’écologie ne part-elle pas d’un mode de vie ? Et peut-on s’adapter facilement à ce mode de vie ?

Si on ne s’adapte pas maintenant de gré, dans dix ou vingt ans, on va devoir le faire de  force ! On vit en déconnexion totale avec nos ressources. On importe 80 % de l’énergie que consomme le pays. En 2003, la facture énergétique du pays était de Rs 6,9 milliards. En 2012, elle est de plus de Rs 33 milliards. Ce n’est pas le volume d’importation, qui a augmenté d’environ 45 %. Mais le prix a été multiplié par cinq. En 2003, l’énergie représentait 10 % du total de nos importations, en termes de coûts et en 2012, ce chiffre est passé à 20 %. C’est de l’argent que l’on jette, tout bonnement.

Je ne parle que de l’énergie. Il en va de même pour les produits alimentaires. Sans compter que les réserves en eau du pays s’amenuisent d’année en année.

Pour s’adapter, ce n’est qu’une question de bonne volonté. Même moi, je reconnais que je dépends trop de ma voiture. Et je songe à corriger cela. Si la volonté est là, il n’y a aucune raison pour laquelle on ne serait pas en mesure de changer notre mode de vie pour adopter des comportements plus responsables, écologiquement et économiquement parlant. C’est comme quand un fumeur choisit d’arrêter de fumer. C’est le même défi.

 

Justement, peut-on dépendre exclusivement des énergies renouvelables ?

Avant même de parler d’énergies renouvelables, il faut évoquer l’efficacité énergétique. Quand le Central Electricity Board a distribué 1 million d’ampoules basse consommation, ça a eu un impact considérable. Cette mesure a permis de conserver 14 mégawatts d’électricité. Pour aller produire 14 mégawatts, il faut compter des centaines de millions de roupies. Un million d’ampoules économiques, ça a coûté environ Rs 40 millions. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Récemment, il y a eu un atelier de travail à La Réunion où l’Agence française de Développement a aidé le secteur privé mauricien à mettre en place une série de mesures  pour promouvoir l’efficacité énergétique. On a déjà fait les calculs et on a vu que dans le  secteur privé, on peut économiser de 40 à 50 mégawatts avec un investissement de Rs 1,4 milliard. Avec cet investissement, les entreprises peuvent économiser jusqu’à 14 % de leur consommation énergétique par année. Sans compter que les entreprises pourront  amortir leur investissement après une période de sept ans, au plus tard.

 

Mais l’énergie renouvelable est trop cher et peu fiable, dit-on…

Totalement faux ! Le prix du photovoltaïque a baissé de 70 % ces deux dernières années. De l’autre côté, le prix de l’énergie fossile est cinq fois plus élevé qu’il ne l’était il y a dix ans. Le CER est d’ailleurs en train de monter un projet de production d’énergie à partir du photovoltaïque de concert avec les petits planteurs de la région de Balaclava sous l’appellation ‘People’s Co-operative Renewable Energy’. La production sera de 500 kilowatts. A Maurice, les petits planteurs ont beaucoup de terres qu’ils sont contraints d’abandonner car peu productives. Si tout le monde se regroupe, le petit planteur aura de nouveaux débouchés et ceux qui participeront à cette coopérative auront la garantie d’un placement sûr. Tout le monde dans le pays pourra en bénéficier.

La Réunion a déjà commencé avec de tels projets. À Maurice, on hésite en invoquant des raisons de fiabilité. La réalité de Maurice, c’est qu’on freine le développement des énergies renouvelables, comme le projet ‘SIPP’ (Small Independent Power Producers), qui n’autorise plus un particulier à installer des panneaux photovoltaïques sur le toit de sa maison pour produire de l’électricité.

 

Ne faudrait-il pas alors une autorité de régulation pour la production énergétique ?

Bien sûr ! Le Central Electricity Board ne peut pas produire de l’électricité, vendre cette électricité et déterminer qui ou non a le droit de produire de l’énergie électrique. Il faudrait une autorité de régulation qui mette en place un cadre et définisse les critères que les producteurs d’électricité doivent respecter.

De nos jours, aucun critère clair n’a été défini pour encourager les producteurs à proposer des projets. C’est une cacophonie totale. Avec CT Power, on va jeter Rs 8 milliards et il n’y a même pas eu d’appels d’offres. C’est incroyable.

Pour en revenir aux énergies renouvelables, nous avons dans le pays actuellement  9 mégawatts d’électricité à tout casser produite à partir de sources renouvelables. A La Réunion, ils en étaient, en 2013, à 168 mégawatts. Nous espérons atteindre, à fin 2015 à Maurice, 68 mégawatts. Nos voisins en sont, eux, déjà à 168 mégawatts…

 

Atteindra-t-on ce chiffre en 2015 ?

Avec les projets déjà en place et ceux qui ont déjà été approuvés, oui, on pourra attteindre ce chiffre. Or, à La Réunion, selon un rapport officiel d’EDF Réunion, par jour de plein soleil, on arrive à produire 30 % de l’électricité à partir des énergies solaires et éoliennes. La Réunion se dirige très rapidement vers 50 % de sa production à partir d’énergies renouvelables. D’ici 2050, ils comptent atteindre 100 % de leur production à partir de sources renouvelables. À Maurice, le CEB vous dit qu’on ne peut prendre plus de 25 % d’électricité de sources renouvelables sur le réseau pour cause d’instabilité.

Depuis l’annonce du projet ‘Maurice Ile Durable’ en 2008, la part des énergies renouvelables est en train de chuter. Vous avez parfois l’impression qu’il faut être parenté à un ministre pour voir aboutir un projet de production d’énergie à partir du photovoltaïque. Quant au CEB, six ans après l’adoption du plan ‘Maurice Ile Durable’, il ne dispose toujours pas d’une propre ferme photovoltaïque. C’est tout dire…

Source: http://www.capital-online.info/think-tank/%C2%AB-dire-que-l%E2%80%99%C3%A9nergie-renouvelable-n%E2%80%99est-pas-fiable-est-une-aberration-%C2%BB

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